Je ne suis pas dans votre tête, et c'est pour ça que ça marche

Quand j'ai commencé à faire des alters, j'acceptais à peu près tout. La demande était là, l'envie d'apprendre aussi, et je n'avais pas encore appris à reconnaître ce qui me convenait.

Un jour, quelqu'un me demande de remplacer le personnage d'une carte Magic par une femme. Au fil des échanges, le brief s'est précisé, puis re-précisé. Les détails se sont multipliés : la forme des pupilles, un tatouage à un endroit spécifique, l'angle exact du visage. J'ai suivi les demandes et livré la carte.

La réponse est arrivée : la femme était trop vieille.

J'ai gratté la peinture du visage et recommencé.

Ce deuxième essai n'allait pas non plus. J'ai demandé : qu'est-ce qui vous semble trop vieux ? Qu'est-ce qui ferait jeune ? Sa réponse est arrivée sous forme d'image : il a retouché une photo de la carte sur Photoshop et me l'a envoyée, les sourcils relevés, la bouche bougée. Mais je ne travaille pas sur un fichier. Je travaille sur une carte, avec un pinceau, sur quelques centimètres de surface, voire quelques millimètres pour les détails. Photoshop et un pinceau sur quelques centimètres de carte, ce n'est pas le même outil.

C'est la même limite avec les images générées par IA. Elles peuvent donner une idée, une direction, une ambiance. Mais le rendu à taille réelle, avec ma touche, ne pourra jamais être le reflet exact de ce qu'une IA produit. Ce sont deux langages différents.

Je ne suis pas dans la tête de la personne. Même en m'approchant au maximum de ses envies, je ne peux pas reproduire quelque chose que vous seul voyez.

 

Ce qui s'était passé, en réalité

Ce n'était pas un problème de compétence, c'était une dynamique.

À un moment dans cet échange, je n'étais plus l'artiste. J'étais devenue la main de quelqu'un d'autre, au service d'une image qui existait dans sa tête et que je ne pouvais pas voir. Chaque nouvelle demande semblait anodine sur le moment. Mais à la fin, je regardais ce que j'avais peint et je ne me reconnaissais plus dedans.

Quand une altération s'éloigne trop de ce que je fais, ça me déséquilibre. C'est un coût que peu de gens voient, mais il est réel.

 

Un exemple qui a bien marché

Un client m'a écrit avec des pages de références, des artistes précis, des idées très développées sur ce qu'il voulait. C'était dense. Mais à aucun moment il ne m'a retiré le crayon des mains. Il proposait, il s'adaptait à ce que je lui disais être possible. À la fin il m'a écrit qu'il avait apprécié la façon dont j'accueillais les idées.

Ce n'est pas la densité du brief qui pose problème, c'est quand il ne me laisse plus de place.

Jeleva, plaie de la Néphalie — Extension de bordure et rehauts à la feuille d'or © Céline Combes Alters

 

La question que je me pose maintenant

Peindre de petits visages est difficile, les proportions sont serrées, la moindre ligne change une expression, et les attentes de ressemblance laissent peu de place. Mais ce n'est pas toute la vérité. Ces expériences m'ont éloignée des personnages, et pendant longtemps j'ai donné la raison technique sans dire l'autre : que j'avais perdu l'envie, que ça m'avait abîmée.

Maintenant je travaille sur des paysages, des univers, des extensions. C'est là que je me retrouve.

J'ai appris à reconnaître le moment où je ne suis plus vraiment présente dans ce que je peins, où ce qu'on me demande n'est plus mon travail. Je le sens assez tôt pour ne pas aller plus loin.

Quelqu'un me confie une carte avec un univers, parfois quelques références, et je l'interprète à ma façon. Le résultat les surprend souvent. C'est exactement ce que je cherche.

Cette interprétation prend des formes très différentes selon les projets. Sur Elephant Graveyard, j'ai transformé toute l'ambiance. Sur la Cuvette de la Yavimaya, le travail était plus discret, presque invisible. J'en parle dans cet article).

 

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